Partons à la rencontre de Patrick Gruau, adhérent Apm depuis 1987, co-fondateur du club de Laval. Patrick a mobilisé ses équipes pour soutenir les Ukrainiens en leur acheminant plus de 60 tonnes de produits alimentaires non périssables, de médicaments et de matériel médical. Récit d’une initiative solidaire et d’une formidable mobilisation.

Quel a été votre déclic pour vous décider à aider les Ukrainiens ?

Au début de la guerre, je voyais à la télévision, avec ma femme, défiler les images insupportables de l’invasion russe en Ukraine. Très vite, dès le début du mois de mars, nous nous sommes demandés ce que nous pouvions faire. La semaine du 7 mars, j’ai appelé notre directeur de la filiale polonaise Gruau Polska. Il m’a alors raconté ce qui se passait à la frontière polonaise, l’arrivée massive de réfugiés, les scènes dans les gares, les milliers d’enfants ukrainiens, qui avaient faim, qui étaient pour certains sans leurs parents, la façon dont l’aide s’organisait, ses inquiétudes pour nos équipes polonaises face à l’évolution potentielle du conflit. Suite à cet appel, nous avons eu l’idée suivante : et si, chacun des sites Gruau affrétait un véhicule, avec deux ou trois chauffeurs et envoyait de l’aide en Ukraine ? Le lendemain, j’ai échangé avec l’équipe de direction puis avec le comité de groupe. J’ai ressenti alors un véritable élan de solidarité, en harmonie avec les valeurs fondamentales de notre entreprise.

Comment avez-vous mis en œuvre votre action ?

À la fin de la semaine du 7 mars, l’opération était officiellement lancée. Le week-end, nous travaillions déjà à notre plan d’action, à la communication, à notre logo… Le lundi 14 mars, nous avons créé une association : Les Utilitaires de l’Espoir. Les services de la Préfecture de la Mayenne nous ont bien aidés pour obtenir, en un temps record, une reconnaissance d’intérêt général pour la défiscalisation des dons. J’ai nommé un chef de projet et nous avons constitué une équipe projet Groupe pour la coordination générale et une sur chaque site pour la collecte. Nous avons ensuite monté l’opération en 10 jours. Il nous fallait d’abord trouver des véhicules parce que nous n’avons pas de flotte interne : les véhicules que nous transformons appartiennent à nos clients. Nous avons alors appelé ces clients utilisateurs de Fourgons Grand Volume, comme Hertz et Leclerc, en leur demandant s’ils pouvaient nous les mettre à disposition gratuitement, sachant qu’ils les récupèreraient avec 5000 km de plus. Le groupe Gruau prenait, quant à lui, en charge les frais logistiques, c’est-à-dire le coût de l’essence, du péage et tous les frais et salaires des collaborateurs qui allaient partir. Ensuite, nous avons lancé un appel aux dons de denrées non périssables, aux particuliers et aux entreprises, nous avons ouvert une cagnotte Leetchi, ainsi que des comptes LinkedIn et Facebook.

Quel accueil avez-vous reçu ?

Nous avons été débordés par le succès. Sur 1400 collaborateurs, plus de 700 ont participé à la collecte sur 14 sites en France, en Italie et en Pologne. Ils ont répondu à l’appel en collectant les produits eux-mêmes et en mobilisant leur entourage. Une société nous a, par exemple, donné 15 palettes de lait en poudre, les écoles, les pharmaciens, tout le monde a répondu présent. Au départ, nous pensions partir avec 6 ou 7 véhicules, nous sommes en réalité partis avec 21 Utilitaires plus 3 semi-remorques que nous avons dû affréter. Nous pensions partager l’aventure avec une quinzaine de chauffeurs et collaborateurs, nos espérances ont largement été dépassées. Nous nous sommes retrouvés avec un groupe comprenant 43 chauffeurs de France et d’Italie et 3 chauffeurs de Pologne. En 9 jours, plus de 60 tonnes de produits ont été́ transportées et 42 000 € de dons financiers ont été́ versés à l’association par chèque, par virement ou par la cagnotte Leetchi.

Sur place, comment est-ce que cela s’est passé ?

Du 24 au 30 mars, nous avons traversé́ la France, l’Allemagne et la Pologne pour rejoindre la frontière polono-ukrainienne jusque Médyka soit près de 5 260 Kms aller-retour parcourus tous ensemble. Notre directeur de filiale polonaise avait tout organisé à notre arrivée avec l’aide de la congrégation des sœurs de Nazareth. Nous avons déchargé nos véhicules, d’autres ont été chargés pour aller en Ukraine le matin même de notre arrivée et dans la semaine, nous avons vu les photos de nos colis arriver à Odessa et dans d’autres villes ukrainiennes. Quand nous sommes arrivés à Médyka, les sœurs de Nazareth nous ont également expliqué que la communauté avait besoin d’une ambulance pour aller sillonner l’Ukraine et aider les victimes. Nous avons utilisé une partie de la cagnotte pour en acheter une d’occasion et nous sommes actuellement en train de finir de la restaurer et de l’équiper. Deux chauffeurs, du premier voyage, sont repartis le week-end de l’Ascension la livrer sur place.

Vous étiez dans ce voyage avec votre épouse, quelles scènes vous ont le plus marquées ?

Je me souviens particulièrement d’une scène sur une aire d’autoroute. Notre correspondant polonais a été interpellé par un Ukrainien qui avait servi dans l’armée rouge en Afghanistan pendant 7 ans et était revenu blessé. Il est aujourd’hui chef d’entreprise d’une petite société de transport. Il nous a demandé ce que nous faisions et lorsque nous lui avons expliqué, il a été submergé par l’émotion et il s’est mis à pleurer. J’ai aussi en tête, un moment particulier, quand nous sommes arrivés dans un centre d’accueil en Pologne. Nous avons distribué directement aux réfugiés nos colis et l’émotion pour nous et pour les bénéficiaires a été vraiment très intense, quasi indescriptible.

Que retirez-vous de cette expérience ?

Nous sommes partis pour aider les Ukrainiens, mais nous avons aussi beaucoup reçu. Nous avons à la fois vécu des moments très forts tous ensemble mais aussi avec les gens sur place. Ce fut une expérience éprouvante émotionnellement, psychologiquement et physiquement. Nous avons partagé comme jamais, nous avons dormi dans des dortoirs, nous nous sommes dévoilés les uns aux autres, nous avons ri, nous avons pleuré́, nous nous sommes interrogés –beaucoup-, nous avons vu, nous avons écouté́, nous avons compris les besoins urgents, nous n’avons pas compris l’horreur, nous avons échangé́ avec des réfugiés en Pologne, nous avons tissé un lien unique avec la congrégation des sœurs de Nazareth et les deux prêtres qui s’occupaient de la logistique. Nous nous sommes rapprochés encore un peu plus de nos collègues de Gruau Polska, qui font du mieux qu’ils peuvent pour accueillir dignement, autant de personnes, en si peu de temps : plus de 3 millions de réfugiés, à ce jour dans l’ensemble du pays. Je ne peux qu’encourager les chefs d’entreprises à agir, à ne pas se contenter de faire un chèque pour aider, ce qui est déjà bien, mais à prendre des initiatives de ce type. On en revient différent, à la fois plus fort, avec plus de recul sur beaucoup de choses, plus humble avec des liens profonds avec ceux que nous avons rencontrés et incroyablement soudés entre nous.

Patrick dirige le groupe Gruau, entreprise familiale française de carrosserie et de transformation de Véhicules Utilitaires pour les professionnels

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