ATTENTATS DE PARIS – NOS EXPERTS SE MOBILISENT – PATRICK BANON

Les maux des mots : Pouvons-nous gagner la bataille des idées ?

Nous sommes dans un monde d’idées, de mots et de symboles. C’est sur ce terrain que se gagne ou se perd l’âme d’une société. Les grands empires ont d’abord été victimes de la désintégration de leur modèle social avant de se dissoudre dans  un modèle social plus restrictif, où la vie privée se trouvait livrée au jugement collectif. Même les divinités les plus puissantes n’ont pas résisté au désenchantement de leurs fidèles. Pourquoi en serait-il différent pour  une société humaine ?

L’inversion des valeurs fait partie de l’arsenal des assassins du 13 novembre. Il s’agit par la terreur, de semer le doute, de diviser pour mieux opposer les uns et les autres, d’abord de séparer les juifs du reste de la société, puis de séparer les musulmans des chrétiens, de donner le coup de grâce en séparant les femmes des hommes et enfin de ramasser les miettes d’une société exsangue.

C’est sur la remise en question des principes qui ont édifié une société  que se joue la bataille finale. Une plume dans une main, une kalachnikov dans l’autre, les assassins tuent aussi avec des idées. « Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. » écrivait Confucius. Alors, soyons vigilants et ne tombons pas dans le piège de la confusion. Le filtre des analogies altère notre perception de la réalité. Il n’y a pas de justification possible à ces assassinats. Non, il ne s’agit pas d’une guerre de religions. Non, notre Histoire n’est pas la source  des malheurs des populations de Syrie ou d’Irak. Non, le profil des jeunes assassins n’est pas le résultat de l’échec de notre modèle social. Ne laissons pas des mots nous manipuler, métamorphoser la réalité et fragiliser nos repères de société.

 

Ne faisons pas des religions les bouc-émissaires des assassinats du 13 novembre.

Faut-il vraiment le rappeler ? Bienveillance et responsabilité pour autrui, sont deux éléments prônés par l’ensemble des religions, monothéistes et polythéistes, deux conditions préalables pour mieux vivre ensemble. Contrairement au comportement des assassins du 13 novembre, l’homo religiosus n’est donc pas appelé à vivre en hordes mais en nations, c’est-à-dire en populations différentes, unies par un sentiment d’appartenance commune qui dépasse leurs particularismes, et dans lesquelles tous peuvent se reconnaître, rassemblés par la  seule volonté de vivre ensemble.

Accuser les religions dans leur ensemble et l’islam en particulier, d’être les instigatrices des violences qui torturent l’humanité, c’est ignorer les immenses avancées sociales que l’humanité leur doit.

“Tu aimeras ton prochain comme toi-même.” annonce dans le Lévitique, le judaïsme du VIème siècle avant notre ère. Sept siècles plus tard, l’Évangile attribué à l’apôtre Marc ajoute : « Il n’y a pas d’autre commandement plus grand.” À son tour, au septième siècle de notre ère, l’islam défend le même engagement : “Aucun d’entre vous n’est véritable croyant tant qu’il n’aimera pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même.”.

Ce devoir de respect de l’Autre, et de reconnaissance de la légitimité de ses différences inspire aussi les religions polythéistes.  Au VIIe siècle avant notre ère, la divinité du panthéon Perse, Ahura Mazda prescrit : « Tout ce qui te répugne, ne le fais pas non plus aux autres. » En Chine, un siècle plus tard, Confucius – dont la doctrine sera élevée en religion d’état –  explique que le seul précepte qui renferme tous les autres est d’aimer tous les hommes comme soi-même. À la même période, le Bouddha conseille de ne jamais blesser les autres par des moyens que l’on trouverait soi-même blessants. En Inde, Mahâvîra, ultime maître éveillé du jaïnisme du VIe siècle avant notre ère, conseille à chacun de traiter toutes les créatures de ce monde « comme il aimerait être traité lui-même. » Ne cherchons donc pas dans les religions la source de nos malheurs.

 

Il n’y a pas de religions archaïques, seulement des pratiques archaïques.

Céder à cette lecture de la situation nous mènerait à perdre la guerre des idées, et à séparer les personnes en fonction de ce qu’elles sont et non de ceux qu’elles font. Car finalement, c’est bien de rupture sociétale  qu’il s’agit.

Ne vivons-nous pas avec l’espérance – à la fois prophétique et très Kantienne – que l’humanité est en perpétuelle progression morale ? Les intégrismes, leurs penseurs et leurs bras armés pensent au contraire que l’humanité est en perpétuelle régression. C’est donc des frontières morales et sociales que les assassins tentent de tracer. Obliger les « Autres » à modifier leurs comportements par la violence, mais aussi par le discours et l’expression des convictions. Les mots peuvent être les pires maux.

Le conflit de Syrie et d’Irak n’est  pas une explosion soudaine. Il s’agit de l’onde de choc d’une succession de répliques inscrite dans l’histoire du monde musulman. Faut-il rappeler que ce conflit interne à l’islam, a commencé il y a plus de quatorze siècles avec la guerre de succession du prophète Mahomet ? Avec d’un côté les partisans de la tradition, les sunnites qui privilégient comme successeur (calife) un compagnon du  prophète Mahomet et la classique élection d’un chef de tribu. Et de l’autre côté, les partisans d’Ali, gendre de Mahomet, les chiites, qui privilégient la succession dans la lignée du prophète. Le califat ne fut-il pas aboli en 1924 par Mustafa Kemal Atatürk, en passant de l’empire ottoman à la république turque? La restauration du califat est depuis un rêve sunnite véhiculé notamment par la Confrérie des Frères musulmans.

Faut-il aussi préciser que le mouvement salafiste n’est pas né en opposition aux chrétiens ou à l’Occident, mais vers 1740  sous  l’impulsion du prédicateur Ibn al-Wahhâb  qui militait pour restaurer l’islam arabe, perverti par l’occupant ottoman. Ce retour à un islam rigoureux des origines, « la voie des pères » qui refuse tout modernisme et obéit à une lecture littérale du Coran, prend une dimension politique avec l’alliance d’Ibn al-Wahhâb  et d’un chef de guerre, ibn Séoud qui donnera naissance à un état, l’Arabie saoudite, et à sa doctrine religieuse le wahhâbisme. Une idéologie obscurantiste, promue à travers le monde grâce à internet et à la manne pétrolière.

Le défi qu’il nous faut relever se situe sur le champ des idées et des mots. Ne cherchons donc pas  à justifier les assassinats de novembre et le profil des assassins. Tenter de justifier la barbarie, c’est apporter des arguments pour disculper les assassins. Des mots qui ont le pouvoir irrésistible de banaliser toutes les formes de violences et de redéfinir les assassins en victimes et les victimes en bourreaux.

Ne faisons pas du terrorisme la conséquence directe de nos erreurs. Cela reviendrait à transformer les assassins en « Robin des bois » poussés à bout par une société injuste ! Expliquer que la dérive meurtrière de ces tueurs en série serait due à la défaillance de notre société à les intégrer est une inversion de la réalité. En fait, ces haineux se haïssent eux-mêmes, et ont choisi la désintégration à l’intégration. D’esprits faibles, à l’identité fragile, c’est d’abord leur propre image qu’ils veulent détruire. Les convertis sont en effet nombreux dans les troupes de Daech. La haine qui les anime dénie tout droit d’exister à l’objet de leur haine. La mort qu’ils infligent à des innocents les renvoie à leur propre échec. Ils n’ont pas été capables de donner un sens à leur vie, et croient alors donner un sens à leur mort. Et c’est sans doute là que se trouve la véritable rupture mentale. Ces assassins ne représentent aucune religion. Et c’est à la mort seule qu’ils vouent un culte.

 

Ici encore, il faut choisir les mots .

Les assassins du 13 novembre ne sont pas des kamikazes, car les « fils du vent » élite japonaise des pilotes de chasse lançaient leurs avions contre les vaisseaux ennemis, mais pas contre des civils innocents et désarmés. Ils ne déshumanisaient pas leurs ennemis, et chérissaient leur patrie.

Les assassins du 13 novembre ne sont pas des « martyres », car le terme hébreux qui y renvoie désigne des juifs assassinés pour leur judaïté. Le martyr chrétien, terme issu du grec « témoin » désigne des victimes préférant mourir plutôt que d’abjurer leur foi. Les vrais martyrs du 13 novembre ne sont donc pas les assassins, mais leurs victimes.

Le terme « musulman de France » utilisé désormais à travers les medias,  risque de nourrir  les stéréotypes. Tout en  gommant la diversité des pratiques – au même titre que « juifs de France «  ou catholiques de France » –  ce terme induit que la religion serait uniforme et représenterait une supranationalité, renouant avec la notion de « Oumma » la nation des croyants. Le mythe de la supranationalité,  rendu possible par  la déterritorialisation des différentes formes d’islam, suppose donc que les lois religieuses soient supérieures aux lois de la République. Afin d’éviter ces dérives il est donc préférable d’utiliser le terme « Français de confession musulmane ».

Le terme de « guerre » contribue aussi à la confusion des idées. Certes, la guerre se définit comme un conflit armé entre des groupes constitués en états. C’est bien le cas en ce qui concerne les opérations contre Daech. Mais étendre la notion de guerre concernant la prévention du terrorisme  sur le territoire national ou européen nourrit l’idée de guerre civile, sans doute souhaitée par les assassins et leurs commanditaires. Mais ce n’est pas le cas, car il s’agit d’abord d’une opération de police-justice de grande envergure.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »  écrivait Camus. Choisir les mots justes, c’est refuser la banalisation du mal.  Non, ni les assassins du 13 novembre, ni ceux de  janvier 2015, ni le tueur à l’école juive de Toulouse, ni le meurtrier au musée juif de Bruxelles, ne représentent l’islam, la jeunesse  ou les banlieues. Ils ne représentent qu’eux-mêmes.

 

Patrick Banon est expert en sciences religieuses et systèmes de pensée, chercheur associé à la Chaire Management & Diversité (Université de Paris-Dauphine), enseignant l’histoire des religions et les catégories de Pensée, anime à l’université d’Orléans un cycle sur la Diversité culturelle.  Écrivain & essayiste, il a publié une vingtaine d’ouvrages autour de l’histoire des religions et la diversité culturelle, ainsi que de nombreux articles sur ces thèmes. Dans le cadre d’une rencontre de club, Patrick vient interroger les adhérents sur les grandes mutations sociales du monde et leurs répercussions lourdes dans les enjeux de diversité.

 


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