Attentats de Paris – Nos Experts se mobilisent – Serge Tisseron

Pour une résilience sociétale construire une culture du « faire face ensemble »

La COP 21 s’approchait, et chacun s’inquiétait déjà des sombres prédictions que les experts allaient nous annoncer pour le futur, et des contraintes qu’ils risquaient de nous imposer dans le présent. Les attentats du 13 novembre nous ont brutalement éveillés au fait que la définition de la catastrophe est justement d’être imprévisible. Et cette proximité risque bien d’encourager un peu plus les glissements sémantiques, qui, depuis quelques mois transforment la représentation du « réchauffement climatique » en un « dérèglement ». Le climat n’évolue plus, il devient fou, autrement dit imprévisible et dangereux. A tel point que les deux menaces majeures qui semblent menacer notre monde, le réchauffement climatique et le terrorisme, finissent par se mélanger : le premier est perçu uniquement dans sa dimension hostile, avec les menaces qu’il fait peser sur notre existence et notre culture, tandis que le terrorisme devient un phénomène inexorable contre l’irruption duquel rien ne pourrait nous protéger.

Du coup, le risque est aujourd’hui que se développe, sans même que nous nous en rendions compte, une véritable fatigue d’impuissance dont la manifestation principale serait le sentiment pénible de ne rien pouvoir changer à nos vies, sauf à trouver une sorte de leader suprême chargé de tous les espoirs, avant d’être évidemment accablé de tous les reproches.

Ce risque est d’autant plus grand qu’au caractère de plus en plus imprévisible des drames qui nous frappent, s’ajoute celui, tout aussi imprévisible, des façons et des formes par lesquelles ces drames s’imposent à nous dans les médias. Avec les écrans partout présents, l’information nous arrive en tout lieu et à tout moment sans que nous puissions nous y préparer, saisie « sur le vif » par les protagonistes mêmes du drame qui utilisent leur téléphone mobile. Nous ne sommes plus devant l’action, mais dans l’action, au point de nous imaginer déjà à la place des victimes, aussi terrorisée et impuissants qu’elles. Ainsi, Certains n’osent même plus allumer la radio ou la télévision à l’heure des infos de crainte d’être submergés par la souffrance du monde. D’autres essayent d’oublier dans des activités répétitives et stéréotypées, ou dans une recherche hédoniste à court terme. Comment en sortir ?

En invitant chacun à devenir un acteur de sa propre sécurité. C’est ce qu’on appelle la résilience sociétale. Après avoir été décrite comme une qualité individuelle, puis comme un processus lui aussi individuel éventuellement favorisée par un tuteur personnalisé, la résilience est maintenant conçue comme une force, et plus précisément comme une force collective. La résilience a fait sa mue, elle est passée des « moi » au « nous », et cela change tout. Elle implique une succession de quatre moments : se préparer aux situations de catastrophe qu’on peut rencontrer, notamment en encourageant la mémoire des drames du passé; résister (la résistance n’est pas à elle seule la résilience, mais elle en fait partie) ; reconstruire et se reconstruire, dans la mesure où les catastrophes engendrent énormément de traumatismes psychiques qui ont pour particularité d’être mis en sommeil dans la période de reconstruction matérielle ; et enfin réduire les conséquences physiques et psychiques du trauma. Il est d’autant plus important d’y parvenir que cela permet de faire face dans de meilleures conditions aux traumatismes éventuels suivants.

Ces quatre phases – se préparer, résister, se reconstruire, réduire les conséquences physiques et psychiques du trauma – constituent donc un cycle de telle façon que la quatrième phase est elle-même la première d’un nouveau cycle : gérer les traumatismes du passé prépare aussi l’avenir, puisque c’est préparer les populations à faire face à d’éventuels traumatismes ultérieurs.
Mais pour que chacun se sente le droit de penser ainsi, il doit être conscient du fait que le parapluie installé par les institutions aura toujours des trous. Le problème, c’est que les politiques n’en tirent pas les conséquences. Au lieu d’augmenter la période citoyenne pendant laquelle tout le monde est censé être éduqué aux risques, ils la diminuent, pour des raisons financières. On est au milieu du gué aujourd’hui : on s’aperçoit que les protections auxquelles nous faisions confiance jusque-là ne pourront plus nous protéger de tous les risques à venir ; mais on n’a pas encore développé, dans les secteurs associatifs notamment, cette culture de l’empowerment, autrement dit du « faire face », ou de l’auto-habilitation.

La connaissance et la valorisation des drames, mais aussi des expériences positives du passé, est un moyen parmi d’autres d’y parvenir. C’est dans ce but que j’ai lancé en 2012, avec l’aide du Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie (MEDDE) le site Internet « mémoiredescatastrophes.org, la mémoire de chacun au service de la résilience de tous ». Ce projet participe à la construction d’une résilience qui, après avoir été décrite comme une qualité personnelle, puis comme un processus individuel, est maintenant conçue dans sa dimension collective et sociétale.

D’autres moyens peuvent y contribuer. Pour les dirigeants d’entreprise, cela passe par l’évaluation des vulnérabilités collectives, la réduction des antagonismes entre niveaux hiérarchiques, la liberté de parole de tous, et la confiance mutuelle concrétisée à travers des partenariats et des projets mutualisés.

Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste, connu pour avoir décrypté et analysé le fameux secret de famille d’Hergé. Au sein des clubs Apm, Serge propose d’exposer le résultat d’études de plus en plus poussées sur le poids de l’image et de l’écran (« la culture numérique »), en corrélation avec le poids des mots (« la culture du livre »).

 

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